Pendant plus de trois décennies, la France a connu une progression quasi-ininterrompue du nombre de ménages propriétaires de leur résidence principale. Cette dynamique, symbole d'ascension sociale et de sécurité financière, semblait inscrite dans l'ADN du modèle français. Mais les données publiées le 21 janvier par l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) viennent briser cette trajectoire : le taux de propriétaires occupants est passé de 58 % à 57 % en moins de 10 ans. Un recul discret en apparence, mais lourd de conséquences économiques et sociales selon les experts du secteur immobilier.
Un recul limité du taux de propriétaires occupants
Des décennies de progression effacées en quelques années
Depuis les années 1980 jusqu'en 2010, la proportion de Français propriétaires de leur logement n'avait cessé de grimper. Au 1er janvier 2018, 58 % des ménages métropolitains étaient encore propriétaires de leur résidence principale. La période suivante a d'abord été marquée par une stabilisation, avant qu'une légère contraction ne s'amorce. Début 2024, ce taux est descendu à 57 % (données Insee).
Ce recul d'un point en moins de 10 ans peut paraître marginal. Il constitue pourtant, selon Henry Buzy-Cazaux, président et fondateur de l'Institut du management des services immobiliers (IMSI), un signal d'alarme sérieux, d'autant que la tendance baissière pourrait se prolonger.
La répartition actuelle des statuts d'occupation
La photographie actuelle du parc résidentiel français révèle 3 grandes catégories de ménages :
- 57 % de propriétaires occupants, dont 37 % ont intégralement remboursé leur prêt immobilier
- 40 % de locataires, dans le secteur privé (23 %) ou dans le parc social (17 %)
- 2 % de ménages logés à titre gratuit, le plus souvent hébergés par un membre de la famille
Quelles sont les causes du déclin de l'accession à la propriété ?
Des conditions de financement durcies
Le contexte économique des dernières années a profondément modifié les conditions d'accès au crédit immobilier. Plusieurs facteurs combinés ont fragilisé la solvabilité des ménages souhaitant acheter :
- Des taux d'intérêt en hausse : l’historique des taux indique qu’on est bien loin des valeurs établies dans les années 2020-2022 (entre 1 % et 2 %, hors assurance emprunteur et coût des sûretés), désormais autour de 3,5 % pour un emprunt sur 25 ans.
- Des prix immobiliers résistants, voire orientés à la hausse dans certaines zones géographiques : entre 2010 et 2020, les prix ont bondi de 22 % en moyenne en France métropolitaine (chiffres Insee).
- Un allongement des durées d'emprunt, qui accroît le coût global du crédit sans faciliter l'accès au financement : 249 mois en moyenne en avril 2026 (près de 21 ans), contre 213 mois au T4 2017 (Observatoire Crédit Logement).
Cette conjonction rend l'équation financière insoluble pour de nombreux primo-accédants, en particulier les jeunes actifs qui deviennent propriétaires de plus en plus tardivement.
L'accession reléguée au second plan des politiques publiques
Au-delà des conditions de marché, Henry Buzy-Cazaux pointe une défaillance structurelle dans les priorités politiques. Face à la multiplication des candidats locataires, les efforts publics se sont massivement réorientés vers le développement de l'offre locative, délaissant les dispositifs d'aide à l'achat. L'accession à la propriété a ainsi été reléguée au second plan, sans qu'une stratégie cohérente de soutien soit mise en place.
Propriété et retraite : un lien indissociable
Le recul de la propriété ne se résume pas à une question de logement. Il touche directement au modèle de protection sociale français. Pour Henry Buzy-Cazaux, la capitalisation individuelle représente le seul véritable remède à la dégradation du système de retraite par répartition, aujourd'hui à bout de souffle et que la classe politique ne parvient pas à réformer durablement.
Or, cette capitalisation passe en priorité par la détention de la résidence principale. Un ménage propriétaire sans charge de remboursement au moment de la retraite dispose d'un avantage considérable en termes de reste à vivre. À l'inverse, un retraité locataire reste exposé aux aléas des loyers du marché.
Les ménages fragilisés face aux crises à venir
La baisse du taux de propriétaires crée donc un cercle vicieux :
- Moins de ménages propriétaires à la retraite signifie davantage de personnes dépendantes des pensions
- Un système de retraite sous pression croissante ne peut absorber ce surplus de demande
- Des inégalités patrimoniales qui se creusent entre ceux qui ont pu accéder à la propriété et les autres
Quelles solutions pour inverser la tendance ?
La piste fiscale, levier prioritaire
Plusieurs leviers d'action sont identifiés par les experts. Henry Buzy-Cazaux évoque notamment la voie fiscale comme point d'entrée le plus efficace, en proposant 2 mesures concrètes :
- Une TVA réduite sur l'acquisition de la résidence principale, pour alléger le coût global de l'achat
- Des droits de mutation à titre onéreux (DMTO) maîtrisés, afin de réduire les frais de notaire, souvent facteurs de blocage pour les primo-accédants
Il reconnaît toutefois le paradoxe : l'État et les collectivités territoriales sont devenus structurellement dépendants de ces recettes fiscales, ce qui rend toute réforme politiquement délicate à engager.
Un impératif politique pour le prochain gouvernement
Au-delà des mesures techniques, c'est une véritable volonté politique qui est réclamée. Selon le président de l'IMSI, les futurs gouvernants, malgré les contraintes budgétaires bien réelles, devront faire de l'inversion de la courbe d'évolution du taux de propriétaires une priorité nationale.
Les axes d'une politique ambitieuse pourraient inclure :
- La refonte des dispositifs d'aide à l'accession pour les jeunes ménages et les classes moyennes
- Un soutien renforcé au prêt à taux zéro (PTZ) avec une extension de son périmètre géographique et social
- Un meilleur encadrement des prix dans les zones tendues, pour réduire le fossé entre revenus et valeurs immobilières
- Une politique foncière ambitieuse pour libérer des terrains constructibles et augmenter l'offre disponible
La baisse du taux de propriétaires de 58 % à 57 % peut sembler anecdotique dans l'immédiat. Mais elle traduit une rupture structurelle profonde, qui touche à la fois au modèle social français, à l'avenir du système de retraite et à la capacité des ménages à se constituer un patrimoine durable. Sans inflexion rapide des politiques publiques, cette tendance risque de s'ancrer durablement, avec des répercussions bien au-delà du seul secteur immobilier. La propriété du logement n'est pas qu'un idéal individuel : elle est un pilier de l'équilibre économique et social de la France.
Source : journal Challenges du 11 mai 2026